Où est le soleil ?

Créature des profondeurs, j’ai longtemps vécu dans l’ombre. J’y suis né et mes yeux ont toujours été habitués à l’obscurité. Pourtant je l’ai toujours trouvée triste. Les anciennes légendes qui parlent de la surface m’ont captivé dès le plus jeune âge. Beaucoup diront que je suis bien sot de croire à de pareils fables, mais je continue d’espérer croiser un de ces êtres de lumière un jour.

On racontait que leurs cheveux étaient aussi brillants que les rayons du soleil, ils étaient à la lumière ce que j’étais à la noirceur. Il se disait aussi que de la chaleur émanait de leur corps tout entier comme l’astre sous l’éclat duquel ils dansaient, riaient, s’enlaçaient, vivaient et mouraient…
Un jour j’ai dû abandonner mes rêves d’enfant. Ma mère m’avait toujours répété « garde les pieds sous terre mon fils, ceux qui rêvent ne survivent pas ici ». Ça avait fini par me rentrer dans la tête, elle avait raison, dans le fond. Alors j’avais mis mes livres et mes rêves d’enfant au placard, fermé la porte à double tour pour que personne ne vienne abîmer ce qui au plus profond de moi animait encore l’espoir.

Ce matin une fois encore je sortais péniblement de mon lit, filais me rincer le visage à l’eau froide pour m’aider à me réveiller. Le miroir émaillé me revoyait cette image que je haïssais. Un corps épais, des mains caleuses à force d’avoir passé des heures à creuser toujours plus profond en quête d’eau. Mes yeux étaient complètement noirs à l’exception d’un anneau doré qui cerclait mon iris. Ma peau et mes cheveux avaient exactement la même teinte, comme si je m’étais roulé dans le charbon. Sur mon front, deux bosses qui annonçaient l’arrivé imminente de mes cornes. J’étais bien loin de ressembler à ce que les livres appelaient les esprits de lumières. Leur corps fin et élancé était la grâce même. Leur peau pâle, presque translucide, reflétait la lumière tel la Lune. Leurs grands yeux bleus comme le ciel refermaient tous les secrets du monde. Sur leur bouche était dessiné un perpétuel sourire, signe de leur bonheur et de leur amour inconditionnel. Ils étaient bons envers chacun et toutes choses. Au lieu de cornes, c’était des ailes qui venaient orner leur dos une fois l’âge adulte atteint. Ils pouvaient s’élever dans le ciel tel des oiseaux fabuleux dont la vie n’était que joie.
Et moi j’étais prisonnier de la terre, j’étais né dans mon cercueil et jamais je ne verrais la lumière…
Le soir je me glissais dans mon lit au matelas dur et aux draps rêches. Et la fatigue abaissait mes paupières pour clore les fenêtres de mon esprit. J’ai vu mon corps, comme dans un rêve, se lever et moi j’étais juste spectateur. Il se mouvait de son propre chef, il voulait partir, il l’avait toujours voulu et maintenant il ne savait plus ce qui l’avait retenu ici tant d’années. Ces mains que je ne connaissais que trop bien se saisirent de la pelle, celle qui pendant si longtemps avait creusé plus profond dans ma prison. Elle s’élevèrent vers le ciel qui n’existait pas ici et l’outil commença à attaquer le plafond, à détruire cette barrière vers la liberté. La brèche finit par laisser passer la lumière, les mains caleuses s’insinuèrent dedans et le plafond finit de s’effondrer. Je grimpais de façon mécanique comme poussé par mon instinct. Alors que j’émergeais de terre, comme naissant à nouveau, la chaleur me frappa de plein fouet. Je levais les yeux vers cet astre immense et gris qui flottait parmi des milliers d’autres petites lumières, le ciel était si sombre. Rien n’était comme dans les livres, une terre aride et noire s’étendait autour de moi jusqu’à l’horizon, tout semblait avoir été brulé par la chaleur et il n’y avait aucune trace d’êtres de lumière. Malgré cela je n’étais pas découragé et continuais d’espérer les trouver. Mes pieds nus foulèrent la terre dure et froide, avançant en direction de l’inconnu, de nul part et de mon but ultime. J’étais à la recherche de la lumière qui manquait à ma vie. Je pensais alors que voir le soleil m’aurait suffi, mais cet astre grisâtre n’avait rien de ressemblant avec la boule de feu que j’avais dans mon esprit, alors je continuais de courir après un rêve, une fable qu’on m’avait raconté. Où était donc mon soleil, celui qui illuminerait ma vie ? La différence de température entre l’air brulant et la terre froide dont je venais créait un frisson perpétuel qui parcourrait mon corps en tous sens.
Je marchais des heures durant et dû me rendre à l’évidence que le monde à la surface était bel et bien détruit et que ce racontait mes livres était des fables. Désespéré, je m’étais laissé tombé sur le sol, j’avais enfoui ma tête entre mes mains en pensant à quel point j’avais pu être stupide. J’étais perdu au milieu de nul part et il m’était impossible de savoir d’où je venais, j’avais marché trop longtemps dans ce paysage sans repère.

Je suis resté là allongé sur cette terre stérile alors que le ciel s’éclaircissait peu à peu. Une étrange chaleur envahissait progressivement l’air. Et alors que les premiers rayons de ce qui devait être le soleil apparaissaient à l’horizon quelque chose de froid et humide se posa sur mon épaule. Une petite main aux longs doigts fins se glissa dans la mienne et me tira pour m’aider à me lever. Une femme fluette à la peau très claire et au grands yeux jaunes prononça des mots que je ne comprenais pas. Elle était complètement nue. Ne lâchant pas ma main elle partit en courant en direction de je ne sais quoi, m’obligeant à la suivre alors que le soleil commençait à rendre la chaleur insupportable. Elle avait une foulée souple bien qu’étrange, comme si elle n’était pas totalement à l’aise avec cet exercice. Sa longue chevelure flottait derrière elle tel un étendard d’or. Sa peau semblait comme recouverte d’un étrange film qui lui donnait un aspect luisant. Je remarquait alors que ses pieds ne possédaient pas d’orteils et que c’était cela qui lui donnait cette drôle de démarche. Je levais les yeux vers la main glacée qui était toujours glissée dans la mienne, elle était palmée.
Nous arrivâmes devant une immense étendue d’eau, sa main se faufila hors de la mienne et elle plongea la tête la première sans faire aucun remous, comme si elle n’avait pas brisé la surface de l’eau. Elle ressortit la tête et me fit signe de la rejoindre. Je suivis donc l’être de lumière que j’avais cherché à voir pendant si longtemps. J’entrais peu à peu dans l’eau tiède, une main me tira vers le fond soudainement, j’eus à peine le temps de prendre une grande inspiration avant d’être immergé complétement. Elle me tirait avec une force incroyable venant de quelqu’un d’aussi fin. Elle progressait à vitesse rapide sous l’eau, toujours vers le fond. Je pouvais voir qu’elle était dans son élément, elle était gracieuse. Celle que j’avais imaginée virevoltant dans les airs était en réalité une créature sous marine. L’air commença à manquer dans mes poumons et une étrange sensation m’envahit, comme un désir pressant d’ouvrir la bouche pour happer une goulée d’air. Ma main se crispa sur celle de la jeune femme, elle se tourna vers moi, apposa sensuellement ses mains sur mon visage, et doucement approcha ses lèvres des miennes. Alors que nos bouches se lièrent dans un baiser elle insuffla de l’air dans mes poumons mal en point, faisant disparaitre les petites tâches noires qui commençaient à danser dans mon champ de vision. Elle me saisit de nouveau pour m’entrainer dans les abysses. Il faisait de plus en plus sombre, mais mes yeux connaissaient la noirceur. Je pouvais parfaitement distinguer les créatures marines qui ne semblaient pas étonnées le moins du monde de notre présence. Elle s’engouffra dans une grotte, puis du pied poussa sur le fond marin, nous émergeâmes. Je pris alors la plus grosse inspiration de toute ma vie. Une faible lueur éclairait l’endroit, elle provenait d’une sorte de lampe fixée à la paroi de la grotte sous marine. Elle était déjà hors de l’eau essorant ses cheveux, les tordant dans tous les sens. Elle me sourit, me parut encore plus rayonnante, puis attrapa la lampe et me fit signe de la suivre. Je m’extirpais tant bien que mal de l’eau. Je la suivis le long de tunnels étroits qui me rappelaient étrangement mon chez moi. Une lumière brillait tout au bout, plus je m’approchais et plus elle brulait mes yeux conçus pour l’obscurité, m’obligeant à mettre ma mains devant la source de lumière et à fixer mes pieds. Le long couloir donnait sur une salle immense, je me trouvais dans une ville souterraine cachée sous l’eau. Tout était très -trop- lumineux ici, les maisons aux murs blancs et aux volets colorées, les champignons diffusant une douce lumière qui poussaient un peu partout sur les parois. Je ne puis regarder plus la ville car à nouveau elle m’entraina derrière elle filant dans les ruelles sinueuses. Elle ouvrit vivement une porte et me poussa à l’intérieur avant de refermer derrière moi me plongeant dans une obscurité rassurante. Je m’étais assis sur le bord du canapé et je crois que j’ai fini par m’endormir.
Le bruit de la porte me fit sursauter. Elle ferma le verrou puis s’approcha de moi avec des livres à la main, elle en ouvrit un délicatement, le posa sur mes jambes et approcha la lumière des pages. Celle de gauche était recouverte d’une écriture qui était indéchiffrable pour moi celle de droite était un dessin. Il représentait des êtres vivants à la surface, des êtres comme moi, pas des créatures de lumière comme dans les livres de mon enfance. Elle posa son doigt sur le dessin puis le pointa vers moi, les yeux emplis d’espoir. Je fis signe que non de la tête, la lumière dans son regard disparut. Je cherchais dans la pièce et finis par trouver, de quoi dessiner. Je lui montrais alors à travers des croquis ce qu’était ma vie, elle fit de même. Elle aussi avait rêvé toute sa vie de la surface, un jour elle avait fini par y aller et découvert cette terre détruite, ravagée par nos ancêtres communs qui avaient habités la surface dans une époque lointaine. Le soleil était bien trop brulant pour pouvoir y vivre maintenant, elle sortait parfois la nuit profitant de sa tiédeur, mais elle ne pouvait rester trop longtemps hors de l’eau qui était son élément. C’était lors d’une de ses sorties qu’elle m’avait trouvé. Cette ville souterraine n’était plus que très peu habitée par les rares personnes qui n’étaient pas devenue des êtres sous marins. Elle s’était aménagée un deuxième chez elle ici, j’aurais pu rester avec elle mais j’aurais dû vivre caché en permanence, ses compères n’auraient pas été aussi heureux de me voir qu’elle. Je ne voulais pourtant pas retourner tout de suite chez moi, je décidais donc de rester un peu.
Je suis resté un, deux, quatre, six mois… J’ai commencé à apprendre sa langue, elle a commencé à apprendre la mienne, j’ai commencé à entrer dans sa vie, elle a commencé à entrer dans mon cœur et je ne voulais plus partir. Mais des rumeurs sur ma présence commencèrent à courir dans la cité, il fallait que je m’en aille. Nous avons fait le chemin en sens inverse vers la surface, nous nous sommes retrouvés là sous la nuit étoilée, ses yeux dans les miens, je savais que tout irait bien. La nuit nous appartenait et j’espérais qu’elle durerait une éternité.

Et les deux amants s’allongèrent l’un à côté de l’autre sous la lumière de la lune, voir le soleil n’avait désormais plus d’importance, ils avaient tous deux trouvé la lumière qu’ils avaient si longtemps cherché.

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