Je suis condamné à l’immortalité

I am condemned to immortality (english translation)

N’importe qui aurait rêvé d’être à ma place, n’importe qui aurait profité de son immortalité, de sa liberté… Mais pas moi. Au début je me suis plu à exercer ma tâche, à vivre ma vie par procuration. Caché derrière mon écran, un clique et je pouvais faire basculer le destin de tous ces gens.
Oui je suis régisseur de vie, je pense que vous l’avez compris. Je suis condamné à l’immortalité, j’aurai pu aimer ça mais je l’ai rencontrée. Enfin non, on ne se connaissait pas, j’ai rencontré son dossier plutôt. Et quand j’ai compris ce qu’elle était, j’ai découvert la véritable liberté.

Je l’imaginais charmante même si sur sa photo d’identité elle n’était pas vraiment jolie. Elle avait de grands yeux, de grands yeux d’enfant. J’ai vite compris que peu importait ce que je changeais sur son dossier, sa vie continuerait son cours, impossible de la diriger. Elle faisait partie des éternels rêveurs qui défient toutes les lois. J’aurais dû la dénoncer, je le sais, mais elle était si pure…
Je pouvais voir sa vie se dérouler sous mes yeux, pour elle chaque instant était précieux, elle avait la faculté de s’émerveiller d’un rien. Je crois que j’étais un peu jaloux d’elle, j’aurais voulu lui ressembler, sortir de ce système.
Plus je l’observais, plus l’envie de commettre une folie titillait mon esprit. Il fallait que je la vois ! Je savais bien qu’il était interdit d’entrer en contact avec mes dossiers, mais je n’en pouvais plus de la voir vivre de loin. Je voulais vivre avec elle, je voulais qu’elle m’apprenne à respirer la vie, je voulais qu’elle me montre la différence entre survivre et vivre, qu’elle pointe le bonheur du doigt et qu’elle m’invite à y plonger avec elle, qu’elle m’éclabousse avec sa joie, qu’elle me dise que la vie n’avait aucun sens mais que ce n’était pas grave tant qu’on savait voir la beauté des choses qui nous entourent, tant qu’on savait apprécier les instants. Je voulais voir le monde avec ses yeux, sentir l’air frais emplir mes poumons, écouter les feuilles bruisser dans le vent comme si c’était une symphonie, que ses mains caressent mes cheveux, croquer la vie à pleines dents et que tout cesse d’être fade.

Alors j’ai craqué, la tentation était trop grande, plus grande que la peur même. Je connaissais ses habitudes par cœur, j’étais le voyeur de sa vie, spectateur de son merveilleux voyage qui contrairement au mien ne durerait qu’un instant.
Ici je savais qu’elle venait prendre un café tous les samedis, c’était son moment à elle. Alors j’y étais allé. Je me rappelle l’avoir vu arriver de loin, elle avait une démarche souple, un petit sourire se dessinait de temps à autre furtivement au coin de ses lèvres, je savais qu’elle pensait à des choses heureuses mais simples, ça m’avait fait sourire aussi. Je me souviens encore de sa robe fluide qui se mouvait dans la brise à chacun de ses pas. Elle était rose pâle avec un motif brodé en rouge sur la bordure du bas. Mais j’aime m’en souvenir comme une robe blanche, ça lui donne un côté plus angélique. Dans mon souvenir elle semble être une apparition, le vent apporte son parfum fruité jusqu’à moi. Je peux voir ses petits cheveux qui partent dans tous les sens et certaines de ses mèches fouetter son visage. J’entends encore le bruit de ses sandales qui résonnent sur le béton. Je vois ce rayon de soleil se poser sur elle, je la vois qui penche sa tête en arrière pour profiter pleinement de la chaleur qu’il a à lui offrir, ses grands yeux se plissent, sa bouche pulpeuse s’étire. J’aimerais pouvoir vivre ce moment encore et encore.

La première fois je l’ai juste observée de loin, la deuxième et la troisième fois aussi. La quatrième fois, elle m’avait souri, j’en avais profité pour engager la conversation.
Elle aimait parler de tout, aucun sujet de discussion ne l’ennuyait. Les heures étaient des secondes en sa présence, et son rire faisait s’arrêter le temps. Il s’élevait dans le silence ou le brouhaha et se fichait de déranger les gens autour, se fichait d’être trop bruyant, et j’adorais ça.
Elle était la plus belle chose que je n’ai jamais connu, aussi rayonnante qu’un soleil, elle est rapidement devenu la chaleur dont mon cœur avait besoin pour battre plus fort.
Se promener avec elle s’était comme redécouvrir le monde, tout la fascinait, son téléphone à la main, elle prenait tout et n’importe quoi en photo sans oublier de savourer chaque moment et de les graver dans sa mémoire. Elle posait parfois ce même regard sur moi, puis elle plongeait ses yeux dans les miens, j’avais l’impression qu’elle pouvait lire mon âme, qu’elle savait intuitivement tout de moi. Mais je ne pouvais lui dire la vérité sur qui j’étais, je n’ai jamais pu. Peut être que j’aurais dû…
Avec elle j’étais devenu insouciant, avec elle j’avais appris à aimer, aimer la vie, aimer le silence, aimer la musique, aimer dormir, aimer ces soirées qui ne finissent jamais, aimer l’observer, aimer sentir son regard brûlant sur moi, aimer la simplicité, aimer la complexité, aimer son odeur, sa voix, le goût de ses lèvres, le velouté de sa peau, sa présence toujours réconfortante. Ç’aurait pu durer pour toujours. Mais…

Mais elle n’était pas comme moi et les signes du temps qui passe avaient commencé à faire leur apparition. C’est à ce moment que j’ai compris que jamais je ne pourrais vivre avec elle. Je la privais d’une vie normale. Alors je suis sorti de sa vie.
La mienne est redevenue ce qu’elle avait toujours été, mais ce n’était plus pareil, tout me paraissait froid. Je n’ai pas pu m’empêcher de suivre sa vie de loin. Elle a fini par se remettre de notre séparation, pas moi.
Mais ce ne fut pas le plus insupportable, un putain de jour il a fallu qu’il y ait une dernière inspiration, que tout ça finisse, qu’elle me quitte pour de bon. Et ce jour là j’ai souhaité pouvoir mourir avec elle.

Je suis un régisseur de vie, je suis condamné à l’immortalité.

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